Artpress 389 décembre 2006. Dominique Baqué.
(…) En ce sens, infiniment plus contemporaines et faisant écho à cette conscience critique postmoderne qui est désormais la nôtre s'avèrent les œuvres de Paul Graham et de Frank Perrin.(…)
Avec 6 Streets, 12 Camel toes, et après Défilés et Joggers, Frank Perrin poursuit, quant à lui, un vaste et ambitieux projet intitulé Postcapitalisme et dont l'enjeu n'est rien moins que la restitution photographique et critique des modélisations prises par le capitalisme libéral et mondialisé à l'heure de ce que Melvin Webber a pu nommer avec justesse, le postcity age. En vis-à-vis, six panoramiques très étirés à la beauté glaciale, et un polyptique de douze images de plus petit format, excessivement saturées de couleurs. Dans les panoramiques urbains, la prise de vue frontale, systématiquement effectuée de l'autre côté d'une avenue, fige la scène en spectacle. Quelques signes emblématiques - enseignes italiennes, maison à colombages, drapeau aux couleurs des Eats-Unis
…- permettent de reconnaître le pays où ont été photographiées des architectures massivement uniformisées. Par la mondialisation de la marque, jusqu'au vertige, jusqu'à l'écœurement : Vuitton, Fendi, Gucci et cette avenue tout entière consacrée à l'enseigne Armani en Italie, (jeans, profumi, casa, libri, ad nauseam), le panorama le plus cahotique étant certainement Sreet 09 Tokyo, où des immeubles postmodernes aux lignes destructurées dépourvues de rassurantes verticalités, voisinent ford laidement avec des édifices à la géométrie ordinaire.
Partout règne le logo, tandis que la ville exhibe sans partage les signes irréfutablement triomphants du capitalisme libéral le plus sauvage : comme si, dorénavant, ce qui fut la cité n'était plus voué qu'à la monstration et à la diffusion massive des signes de la marchandise. Comme si, aussi, nulle échappatoire ne se pouvait plus concevoir.
Mais si la mégalopole s'est ainsi dramatiquement uniformisée, le corps et plus encore le corps féminin, se voit lui aussi incongrument formaté, comme semble le signifier le polyptique des Camel Toes, expression qui désigne les vêtements moulants pour femme. S'ensuit une étonnante fresque d'entrejambes féminins gainés de collants lycra, mats ou brillants, toujours colorés à outrance, parfois imprimés façon panthère, ou de cet improbable pantalon lézard aux pires connotaions disco. Orange, vert, fushia et violet fusent, couleurs éléctriques qui attirent et épuisent le regard, mais paradoxalement, ne l'érotisent pas : les sexes se devinent à peine, et ces corps tronçonnés, segmentés, du bas-ventre au haut des cuisses, s'apparentent davantage à des moulages de silhouettes anonymes et comme frigidifiées par la matière. Ainsi entre les longs panoramiques, qui consacrent l'avènement de la marque et le zoom effectué sur la partie la plus sexuée du corps mais dont, précisément, le potentiel érotique s'est retiré, se joue froidement la dialectique du regard et du pouvoir, de l'être et de l'avoir, dans le triomphe impitoyablement consommé du capitalisme et de l'argent. Dominique Baqué
Art press 328 octobre 2006. Yann Perreau.
Ainsi commence Défilés, récent livre de Frank Perrin : "Bienvenue à "Connection City", Los Angeles, année 00. La ville sans piétons, ni flâneurs, ni dérives possibles. La rue a été vidée, le passant exproprié par les coulées silencieuses des voitures. " La dernière exposition en date du photographe, justement, repart de la rue. Section 2 de la série "Postcapitalisme", elle propose six panoramiques de rues commerciales, photographiées dans six grandes métropoles mondiales. On découvre ainsi la cinquième avenue de New York avec ses échapées sur la mer, un boulevard tokyoïte où cohabitent immeubles futuristes et jardin zen, où encore le bâtiment quasi-stalinien de la boutique Armani à Milan. Chaque image, collage de deux ou trois négatifs juxtaposés, symbolise ainsi l'imaginaire propre à la ville en question, et capte l'aura caracréristique de tel ou tel milieu urbain.
Ce qui frappe, dans ces photographies, c'est aussi l'envahissement des centres-ville par d'innombrables boutiques, magasins, grandes surfaces. Perrin dépeint en couleurs, pixels ou grains la condition de l'homme des villes du 21ème siècle : de flâneur celui-ci est devenu shoppeur (avec son alter-ego, le joggeur qui fit l'objet d'un précédent travail). Ses rues sont saturées d'affiches publicitaires, enseignes tape-à-l'œil et logos de marques de luxe. Aux "passages" parisiens, décrits par Walter Benjamin (très cité par Perrin) comme fait urbain caractéristique de la modernité, succèdent les gigantesques avenues de Connection City. Par un acccrochage intelligent, les six photographies de Perrin dessinent l'espace carré, fermé sur lui-même, et quasi-carcéral de cette ville du futur : un énorme centre commercial chic, à l'américaine.
En pensant à cette série "Postcapitalisme" consumériste, celle des "Camel toes" prend pour point de départ un fait divers aussi drôle que signifiant : la circulation sur le net de photos de sexe féminins moulés dans des jeans, sous-vêtements ou pantalons ultra-serrés, qui à y regarder de plus près, dessinent la forme d'un sabot de chameau. Des rues aux "Camel toes", Perrin reconstruit la scénographie d'une shoppeuse moderne. Celle-ci se rend dans le centre de sa ville, tente d'y flâner, se laisse séduire par des devantures de boutiques, y entre pour acheter tel ou tel vêtement, "s'expose", enfin, grâce à ces vêtements. Il s'agit de montrer comment cet "homo shoppus" , "à travers son corps, se fait autant produit qu'objet d'exposition", explique le photographe. paradoxe du postcapitalisme : ce qui appartenait autrefois à la sphère de l'intime, du privé, est désormais ce qui fait l'objet même de l'exhibition. Plus besoin de Gustave Courbet : il suffit de contempler les moulages ultra serrés des "Camel toes" et de constater le succès effarant de ce concept à travers le net, les chats de discussion, la culture ado. Au 21ème siècle, l'origine du monde n'est plus peinte mais photographiée par tout un chacun puis exposée sur le net.
Bien qu'elles surfent sur l'air du temps, les œuvres de Perrin interrogent constamment l'histoire. Dans son texte Global walking, il cite autant Baudelaire, Breton et Debord que l'artiste contemporain Stanley Brouwn, pour son parcours d'une ville promu au rang d'œuvre d'art. Un grand écart entre le passé et le présent, ente le mieux d'hier (le flâneur) et le pire d'aujourd'hui (le shoppeur), que seule la photographie comme image dialectique, peut révéler. "Le vrai visage de l'histoire, écrivait Walter Benjamin, s'éloignait au galop. On ne retient le passé que comme une image qui, à l'instant où elle se laisse reconnaître, jette une lueur qui jamais ne se reverra." Yann Perrau.
Paris-Art.Com, 6 Streets / 12 CamelToes, Étienne Helmer, octobre 2006
Avec «6 Streets» et «12 Camel Toes», Frank Perrin continue d’explorer les expressions les plus contemporaines du capitalisme: quand l’espace, les choses et les corps deviennent signes au point que leur réalité vacille.
La Galerie Jousse Entreprise présente deux nouveaux volets de la série «Postcapitalism» de Frank Perrin. Après «Joggers» et «Défilés», Frank Perrin continue d’explorer les expressions les plus contemporaines du capitalisme: quand l’espace, les choses et les corps deviennent signes, au point que leur réalité vacille.
Les 6 Streets (Postcapitalism, Section 2) représentent six grandes avenues de capitales économiques et financières: New York, Milan, Londres, Hong Kong, Séoul, Tokyo. Chacune est prise selon un plan panoramique, frontal mais distant, qui déroule horizontalement ses façades et ses enseignes de luxe, partout les mêmes: le capitalisme ne parle qu’une langue, et son maigre vocabulaire restreint aux marques de l’économie du luxe dit toute la pauvreté du sens qu’elle véhicule. Une langue au bord du silence en somme, comme ces rues presque désertes et figées où le commerce des hommes cède le pas au commerce des produits réduits à des signes.
Dans une ville normalement habitable, la rue est par nature un lieu de manifestation, d’émeute et d’émotion. Ici, vidée de sa fonction politique et sociale, elle devient décor ou scène de spectacle, qu’un ciel trop limpide paraît même soustraire aux aléas du climat et à la violence de l’histoire. Comme si le monde lui-même n’était qu’une grande vitrine, dont la réalité et la substance disparaissent dans le scintillement équivoque de la marchandise et de l’image qu’elle diffuse. Seules quelques rues en perspective, qui débouchent sur l’artère horizontale, laissent pénétrer le regard, suggérant ainsi un au-delà de la vitrine. Mais cet arrière-monde n’est peut-être que l’arrière-boutique.
Le sentiment de réalité n’est pas totalement absent pour autant: toujours un indice rappelle la particularité du lieu, et quelques minces détails laissent échapper la vie, qui s’est réfugiée dans le minuscule. Il faut s’approcher des images pour briser la vitrine, comme si seule la proximité pouvait désamorcer la tyrannie des signes et rendre le monde de nouveau habitable. Mais l’image résiste, le détail se dissipe: le capitalisme a aussi inventé la fascination.
«Camel Toe»: en anglais, l’entrejambe ou l’entrecuisse — ici féminin — moulé dans un pantalon ou un collant qui dessine, du bas du ventre au haut des cuisses, la forme d’un pied de chameau. Ces 12 Camel Toes (Postcapitalism, Section 5) sont disposés en deux rangées superposées de six Camel Toes, qui ne se distinguent que par la matière, la couleur et les motifs du pantalon, du collant ou du slip. Sont ainsi alignés en une répétition fétichiste des corps réduits à la région du sexe, dont l’ostentation forcenée ôte toute la puissance érotique. Le sexe est là, central, mais disparaît sous le pantalon moulant qui le signale et le voile à la fois: le désir circonscrit son objet mais s’en frustre à la fois, sous la lumière tamisée du fantasme. La saturation plastique est si forte qu’on en vient à douter: femme ou mannequin? Chair ou moulage? L’antithèse est complète avec L’Origine du monde de Courbet: un corps-signe, un corps sans chair et inerte, un sexe désexualisé.
L’horizontalité des Streets et la verticalité des Camel Toes définissent les coordonnées psychiques du capitalisme contemporain: le désir s’illusionne de sa possible satisfaction totale mais demeure irrémédiablement frustré dans un univers saturé de signes substitués aux êtres et toujours identiques. «Postcapitalism» ou la perte de la différence dans un monde que le désir ne peut plus inventer: un cauchemar climatisé. Étienne Helmer, Paris Art.com, oct. 2006
Septembre 2006. Daniel Lesbaches.
“Présences irréfutables”
Jusqu'à maintenant, Frank Perrin avait toujours organisé ses images en réseaux de lignes opérant leur trajectoire dans un système horizontal ou diagonal. Le modèle en venait davantage du cinéma que de la photographie. Au-delà des sujets apparents, rue, défilés, joggers, elles proposaient des panoramiques, des travelings dans des espaces immenses où les personnages minuscules signalaient comme des funambules, des tensions et des directions. Sa nouvelle exposition bifurque en partie par la verticalité et le statique. Ce qui s'ajoute ici au déplacement latéral à la Ruscha, à la comptétude spéciale à la Gurski, c'est un détour par le détail et le plan fixe, vers une sorte de sculpture et d'architecture polychrome. Par la saturation, par l'alternance de plis et de fentes, par le passage du modèle au modelé, sa photographie intègre le zip de Newman, le cutter de Fontana sur un all over de couleurs éléctriques.
Confrontés à des images superbes de rues, les nouvelles photos s'intitulent "Camel Toes". Il s'agit d'entrejambes féminins moulés dans des slips ou des bodys de lycra, brillants et plissés aptes à révéler une forme là où depuis toujours on s'est ingénié à faire croire qu'il n'y avait rien. Les photos sont d'un format plus petit et carré, concentrées comme des icônes. Au-delà des différences manifestes qu'introduit ce nouveau travail, il n'est pas discordant. Il montre d'abord la nature expérimentale des photos de Frank Perrin. Leur richesse formelle s'accorde à la complexité de notre monde. On le sait, son travail est constiuté moins de séries que de sections, d'un vaste projet très ambitieux intitulé "Postcapitalisme". Il s'agit de recencer et d'explorer plastiquement les formes nouvelles qui ne cessent d'éclore autour de nous dans un cadre conceptuel, politique, sociologique, esthétique entièrement renouvelé. Le Postcapitalisme c'est vivre dans un même instant l'origine du monde et sa fin provisoire luxueusement bégayée. C'est une condition presque purement visuelle , où l'œil glisse sans cesse le long de masses et d'interstices. Dans un tel monde, les distinctions anciennes entre l'être et le paraître n'ont plus de signification. Les images de Frank Perrin identifient et enregistrent un nouvel état, une synthèse inédite que l'on pourrait appelé le "parêtre".
Surtout, ce que Frank Perrin trouve dans nos défilés, dans nos rues, aujourd'hui dans les Camel toes, ce sont les modèles d'un art qui serait absolument contemporain, d'un art qui ne se déroule plus selon la dialéctique transmission/transgression propre à l'histoire de la modernité. Au sein du vaste régime citationnel sans drame ni jugement dans lequel nous vivons, il montre la circulation omnidimensionnelle des signes. Il le fait en photographe, en utilisant toutes les focales et les changements d'échelle ou de distance qu'imposent ses découvertes. C'est là qu'il rejoint notre recherche éperdue : dans l'extrême beauté, relier des êtres épars et successifs, construire des présences irréfutables. Daniel Lesbaches
Le Monde, Qu’est-ce que l’art (aujourd’hui)?
03 septembre 2006
Frank Perrin à la galerie Jousse Entreprise. Les vernissages vont pleuvoir à fin de la semaine prochaine. Nous, on a d’ores et déjà repéré ce qu’il faudra ne pas rater. Les “Streets and Camel Toes” de Frank Perrin chez Jousse Entreprise seront par exemple incontournables : de larges panoramiques (de Palm Beach, Paris, Los Angeles ou Londres, voir ci-contre) ultra-précis, emplis de solitude ou nostalgie urbaines, thèmes fétiches du photographe.
En octobre dernier Frank Perrin a publié “Défilés”, un très beau travail photographique aux éditions Jousse Entreprise (cf. ce texte, Download frank_perrin.doc). Il est également très impliqué dans la direction artistique (”Crash Magazine”) et dans la critique d’art.
joggers (postcapitalism section 09) défilés (postcapitalism section 07)
Artpress 306 novembre 2004. Dominique Baqué.
Isolated heroes.
Mais sans doute, l’exposition la plus convaincante de cette rentrée fut celle de Frank Perrin : autour de deux séries, respectivement intitulées Joggers, et Défilés, on s'autorisera à penser que Frank Perrin, après les figures dorénavant historiquement caduques de l'homme des foules baudelairien, du promeneur surréaliste et du flâneur benjaminien, s'essayait à capter, à pulser le tempo de la post-modernité, à travers deux modalités « hyper-contemporaines » de la marche, celle du top-model et celle du jogger.
Dans de somptueux cibachromes plongés dans la sublimité d'un noir absolu, déchiré ici par des spots plafonniers, là par des trouées de lumière à la blancheur clinique, s'avancent des mannequins à la beauté sculpturale, hiératique, souverainement indifférente, dont la procession anti-naturaliste - tête haute, yeux vides, démarche à la fois rigide et chaloupée - se déploie sur des podiums théâtraux, ultimes avatars de la scène médiatique. Spectacularisation du monde et viduité du spectacle auxquelles tous, fascinés, consentent.
D'où l'écho, aussi improbable que pleinement signifiant, avec les joggers qui, seuls ou en groupe, obstinément, absurdement, dans jardins publics ou zones péri-urbaines, à New York, Los Angeles, Paris, Tokyo, s'élancent, s'essoufflent vers un but qui n'est autre que la course elle-même, sans finalité autre que d'obéir aux codes hygiénistes des sociétés occidentales dites avancées.
Le mannequin défile, dans la vacuité scénographique de son narcissisme, corps-spectacle emblématique d'une société plus que jamais spectaculaire. Le jogger court, en vain somme toute, et tous deux se retrouvent dans une nouvelle modélisation des corps : «isolated heroes» de l'extrême contemporain. Dominique Baqué
Libération. octobre 2004. Paquita Paquin.
“Les flaneurs solitaires”
Dans "Défilés", le photographe Frank Perrin rapproche les démarches des mannequins et des joggers.
Joggers et mannequins ont en commun le sens de la trajectoire. Ils tracent des lignes, tournent en rond sans véritables mobiles ni propos. Frank Perrin les présente face à face au moyen de tirages couleur grand format où chacun apparaît perdu soit dans l'immensité d'un décor urbain, soit au cœur d'une foule, avec mise en scène, éclairages et décors, démesurés. la réflexion qui sous-tend cette association improbable a démarré à Los Angeles. Frank Perrin observe "cette vaste métropole sans piétons, sans flâneurs ni dérives possibles, avec ses coulées silencieuses d'automobiles". Dans ce contexte de désertification récente, il s'attache aux quelques joggers et autres variantes à roulettes : "Ces petits bonshommes, tout en traçant des lignes, prennent soin d'eux, de leur forme, de leur santé. Ils vont très loin dans le sens de la beauté, de l'effort, du rendement au travail. "
Parallèlement le photographe, qui est aussi un des fondateurs du magazine Crash, porte sur la mode un point de vue plein de recul - au propre comme au figuré - photographiant de loin et de haut les mannequins perdus dans des décors imposants, à la mesure de ces messes de plus en plus colossales, que sont devenus les défilés de mode partout dans le monde. Le mannequin solitaire incarne un modèle exemplaire et mondial. Le rapprochement de ces icônes ambiguës, plongées dans leur tragédie interne mais obéissant à la pression du capitalisme, en dit long sur l'état de la société aujourd'hui, une société postcapitaliste dont Frank Perrin cherche à tirer le portrait. "Ces images sont belles et un peu tristes ce qui les rend intéressantes", dit-il.
Paquita Paquin.
Le Journal des Arts. mars 2006. Anaid Demir.
(…) L'exposition gagne en fluidité et en légèreté avec Frank Perrin. Les photos de défilés de cet opérateur de la scène artistique et rédacteur en chef du magazine Crash offrent des points de vue imprenables sur la mode. Victor et Rolf, Alexandre mac Queen, Dries van Notten. Ses images font du défilé un spectacle à part entière, affirmant sa position de performance. Une photographie de Frank Perrin sert d'ailleurs d'affiche à l'exposition Showtime du musée Galliera de la mode de la ville de Paris. Là où Victime de la mode aborde timidement l'aspect social que recouvre la mode, Showtime assure entièrement sa dimension spectaculaire. Les deux expositions ne sont bien sur pas à la même échelle et n'ont pas les mêmes moyens, mais elles découlent d'un même désir d'affirmer la mode comme art.Anaïd Demir
Paris-Art.com, Maxence Alcalde, octobre 2004
Si nous connaissons surtout Frank Perrin pour avoir été à l’origine du magazine culturel Crash — mais aussi pour ses participation à Blocnotes à la fin du siècle dernier (déjà!) —, ses séries photographiques révèlent une autre de ses facettes. Fidèle à lui-même et à ce qui a fait l’originalité sa pratique de la critique d’art, ses photographies présentées à la galerie Jousse Entreprise dévoilent son attachement à l’analyse de notre contemporanéité.
Dans la série des « Joggers », Frank Perrin photographie des individu s’adonnant à cette pratique sportive éminemment urbaine. Pour lutter contre les effets de la sédentarisation, de la Junk Food et du vieillissement, les citadins des grandes métropoles occidentales se sont mis à ce sport, troquant leurs costumes contre un accoutrement du plus grand mauvais goût : le jogging. Tôt le matin et tout le week-end, des hordes de (plus ou moins) jeunes cadres dégoulinant de sueur et tout de fluo vêtus, se sont mis à envahir les allées de nos parcs. Courant vers rien, ces promeneurs de la performance ont remplacé la flânerie chère à Baudelaire par un déplacement physiquement rentable.
Signe de la période des années 1980 et du Golden Boy roi si bien décrite par Bret Easton Ellis dans American Psycho, cette attitude continue à faire des émules : les survivants du siècle et de l’effondrement du Nasdaq. Le jogging s’est joué dès son origine comme tragédie (du capitalisme) et comme farce (vestimentaire). Mais il s’agit aussi d’une réelle Internationale des Joggers où chacun court dans la même direction (« un intellectuel assis est moins utile qu’un idiot qui marche », aurait dit Mao!) vers des lendemains qui transpirent (« un trader assis est plus rentable qu’un trader qui court » auraient dit les fonds de placement américains).
Les podiums des défilés de mode ont cessé d’intéresser les ados qui délaissent la fascination de leurs aînés pour des Kate Moss et autres Eva Herzigova, et qui rêvent de devenir les élus d’un télé-crochet télévisuel. Mais la figure du top model reste l’icône des années 1990, et c’est cette obsolescence que questionne Frank Perrin avec la série « Défilés ».
Un homme ou une femme marche au milieu d’une salle plongée dans l’obscurité. Ce ne sont pas des acteurs, seulement des porte-manteaux vivants qui font des allers-retours sur le Catwalk comme des lions en cage observés avec minutie par une faune d’yeux attentifs.
Il y a aussi les flash qui crépitent participant à l’ambiance propre à ce genre d’évènement que retrace si bien Robert Altman dans son film Prêt-à-porter. Mais ce n’est pas ce qui transparaît des images de Frank Perrin. Ici, le modèle semble perdu au centre d’un grand espace accentué par le format des photographies. Pas de concession au glamour habituel dans ce sujet, mais une errance d’individus évoluant, là aussi sans but réel.
Le sentiment de perte se fait alors jour, celui du top model perdu dans l’arène du défilé mais aussi celui du spectateur des photographies de Frank Perrin qui ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive.
Paris-art.com, Maxence Alcalde, octobre 2004
Les Inrockuptibles, Sylvie Lambert, octobre 2005
Frank Perrin publie Défilés, aux éditions Jousse Entreprise. Pour les accros de fashion-week et aficionados du jogging, un très élégant ouvrage pour flirter avec les petits désespoirs urbains d’aujourd’hui.
“Models (post-capitalism, section 7)”, première partie de l’ouvrage de Frank Perrin, regroupe une petite trentaine d’images toutes plus ou moins composées sur la même typologie : la scène se passe dans le monde de la mode, au moment même de son apogée - le défilé -, là où, plongées dans le noir, les maigres petites silhouettes défilent avec sur le dos tout l’espoir et la vanité d’une société. Et que l’on se retrouve chez Yves Saint Laurent, Issey Miyake ou Dries Van Noten, sur ces larges Cibrachromes livrés par le photographe, tout se voit car tout doit être vu ; chaque détail ayant ici son importance pour les bienfaits de la grande parade. Lieu majestueux, lumières perçantes, scène immaculée, public en alerte, ces majestueuses images sont une cruciale mise en scène du désir occidental en pleine allégresse et affliction ; euphorie et vide terrifiant.
Pour la seconde partie de l’ouvrage, “Joggers (post-capitalism section 9)”, le photographe s’est joué de ressorts similaires : ses silhouettes se déplacent, se détachent avec discrétion du fond, même si l’on est ici dans la nature ou dans l’espace urbain. Errance ou balade, peu importe : seuls comptent rythme, cadence et reconnaissance des corps. Petite musique de la vie d’aujourd’hui de ces êtres solitaires et glacés. Ici liés à la musique et les lumières, là au souffle et martèlement continu du sol, “ils vont, ils trottent, ils dansent, de mort nulle nouvelle...” [Montaigne] Agitation des corps contre réflexion de l’esprit.
On connaissait Frank Perrin pour sa présence dans les médias en tant que critique d’art, photographe, DA ou fondateur de magazine (notamment “Crash Magazine”). Il livre donc aujourd’hui un très élégant ouvrage et réalise dans la foulée sa première expo perso, “Défilés”, avec magnifiques photographies panoramiques à l’appui, chez Jousse Entreprise. Les Inrockuptibles, Sylvie Lambert, octobre 2005
Septembre 2004. “Parade” Daniel Lesbaches.
Souvent, dans l’art moderne, quand un artiste a voulu rompre radicalement avec les pratiques du passé, il a commencé par produire des lignes. Du "hasard en conserve" des Trois Stoppages-étalon de Duchamp, dont il se fit des règles facultatives – aux lignes "zéro, infinies" de Manzoni, qui identifiaient longueur et durée, l’espace qu’elles invitaient à parcourir et le temps de leur réalisation. Certains artistes ont exploré la ligne avec leur propre corps. Vito Acconci, quand il était encore poète, considérait la page comme "un espace modèle, une aire de performance en miniature". C’est tout naturellement par des lignes qu’il passa de la poésie aux arts plastiques. Dans sa “Following Piece”, parodie de filature, il suivait des personnes au hasard dans la rue jusqu’à ce qu’elles quittent la voie publique, traçant dans le temps et l’espace des lignes immatérielles et totalement aléatoires. Richard Long a dessiné “A line made by Walking”, une ligne d’herbe écrasée, faite dans une pelouse par les piétinements répétés de l’artiste.
Quand un directeur de musée prête son espace à un couturier pour y montrer son défilé, peut-être songe-t-il à ces lignes. Un défilé, au fond, ce sont des corps qui tracent une ligne aller-retour dans l’espace, une ligne repliée sur elle-même, répétée, que sépare en deux moitiés une légère oscillation, de droite, de gauche, comme une hésitation quant au meilleur côté sur lequel se retourner. C’est une ligne étroite, entourée d’abîmes où se terre une foule invisible, un public noir. Une ligne balisée lumineuse dans l’obscurité. Une piste d’atterrissage de nuit. Un corps bariolé s’y pose, s’immobilise en bout de piste, tourne et s’éloigne avant de disparaître à jamais.
Il succombe peut-être à la suprême beauté d’indifférence du mannequin qui défile, regardée de tous, ne regardant personne. À la beauté toute animale de qui trace son territoire dans l’espace anonyme éphémère.
Il envie peut-être la perfection de visibilité tournante du défilé où tout est montré deux fois, avec un léger décalage temporel entre l’avers et le revers, de sorte que le spectateur puisse idéalement rester immobile. Comme on regarde une vidéo. À moins qu’il ne médite, devant ce vêtement qui marche, sur l’instant de l’oscillation qui est celui de l’ouverture, où se découvre la doublure – et sur l’instant de la marche, où le mouvement fait coulisser le tissu sur le corps qui le porte. Un top-model, un jour, fera comme Iggy Pop. Dépassant la scène, elle continuera sa ligne sur les mains levées du public. Daniel Lesbaches
Archistorm n°10, novembre 2004, Jérôme Lefevre.
Frank Perrin Défilés.
Nous attendions les vernissages de la rentrée de la rue Louis Weiss avec impatience. La surprise principale était la présence de la mode. Très fashion donc !
L'accrochage le plus étonnant était celui de Jousse Entreprise qui présentait un ensemble de photographies de Frank Perrin. Après avoir créé Bloc Notes au début des années quatre-vingt-dix parallèlement à Documents sur l'Art, Omnibus et Purple, il a crée -avec Armelle Leturcq- le magazine de mode et de tendance parisien nommé Crash. Ce que l'on sait moins c'est que le photographe Frank Perrin travaille pour divers magazines en Europe comme au Japon. Il présente à la galerie Jousse un ensemble de ses photos de défilés et quelques images de joggers. Si les top models sont fidèles à une technique, les coureurs apparaissent chaque fois étrangement identiques bien qu'immortalisés dans des villes aussi différentes que Paris, Tokyo, Los Angeles ou Madrid. A travers l'œil et la pensée de Frank Perrin, la mécanique des arpentages propres aux mannequins et joggers apparaît comme particulièrement représentatifs à notre époque. Car c'est bien de l'exhibition spectaculaire de loisirs du monde contemporain dont il s'agit. Des loisirs de distinction qui plus est … le jogging dans les parcs n'obéit-il pas à un besoin de sport dans nos villes au transit laborieux ? A en juger par les consommateurs de la mode, le luxe n'est-il pas le repère ultime d'une société désemparée ? Un recueil de cent pages s'apprête à être édité pour accompagner ce projet qui est la première exposition personnelle de Frank Perrin. Jérôme Lefevre
Janvier 2005, “Lucy in the Sky...” Daniel Lebard.
Lucy in the sky with diamonds
…
À l’instar de Frank Perrin, les Beatles célébraient tout mouvement projectif de l’être vers le futur.
Fascinés qu’ils avaient été, comme lui, par le lent surgissement hors du néant d’une silhouette inconnue devenant magiquement familière.
Lucy, Australopithecus Afarensis, première marcheuse d’un podium surplombant l’humanité entière ayant moulé ses talons d’agathe au rift africain.
Lucy et son trottinement têtu de louve traversant les âges et les espaces.
Lucy s’avançant depuis deux millions d’années en un manège qui, sous les feux des lampes ne dure que quelques secondes.
A la cambrure désertique du pied de Lucy, ont répondu, depuis, l’empreinte printanière d’Aphrodite sur son sillage verdi de gazon quand il n’est pas blanchi d’écume…
…et les ajoncs brisés sous les enjambées hystériques des possédées de la pleine lune.
Frank Perrin entraîne dans cet univers cosmique de piétinements éternels.
Dans cette geste entrecroisée de procession et de fulgurances.
Les créatures glorieuses chaloupant le long des rampes s’y apparentent aux déesses divines volant dans l’élan de leurs drapés vers les bras des athlètes recevant les amphores de la victoire.
Elles nous rappellent que les segments des membres des chasseurs piétroglyphés viennent s’ajuster comme par miracle à l’ombre d’une créature gracile dévalant les dernières dalles de marbre de la nuit marathonienne.
Lucy encore et toujours inspiratrice lorsque son compatriote, pieds nus comme elle, planait, de foulée en foulée des arches du Colisée à celles de l’espace dans le scintillement incongru de téléviseurs archaïques branchés au bout du monde …
…et lorsque désormais les armées des fantassins de la couture déferlent sur les écrans plats nacrés des terrasses hollywoodiennes.
Comme Helmut Newton, Frank Perrin nous impose de regarder en face la vérité définitive d’un bataillon de corps nus s’avançant irrémédiablement vers nous, sans voiles, pour nous enrôler à jamais.
D’un déclic elliptique, transportant au cœur d’une respiration planétaire, il fait saisir pourquoi il était écrit qu’un jeune foulant quelque part des cendrées perdues et un mannequin faisant frissonner des salles en vogue viennent à se mouvoir dans une même aérienne aisance.
Il instille l’évidence que toute démarche locomotrice assumée rejoint le sublime. Car au confluent du physique, de l’intellectuel et du sensible, elle ne peut, en effet qu’être esthétique. Daniel Lebard
Juin 2004, “Joggers on the beach” Daniel Lesbaches.
Tout est affaire de cadence. Il s’agit d’adopter le tempo, la scansion qui ne mènent pas à la transe, mais au plaisir gratifiant de la répétition. Le battement régulier, métronomique, abolit toute fatigue, c’est par lui qu’on atteint peut-être cet état où les choses se tiennent par elles-mêmes. Du jogging comme idéal flaubertien de courir sur rien, sinon pour rien. Si la course est toujours dramatique, le jogging ignore la narration, le jogger n’a pas de rôle. On ne va nulle part, on tourne même en rond en suivant une allée circulaire, ou bien en tournant toujours à gauche, comme dans un labyrinthe, pas pour en sortir ni pour l’explorer, mais simplement pour le parcourir. On débute ici, on s’arrête là, n’importe où, rien ne s’est passé, on peut recommencer.
Dans la dérive qu’appelle la ville, le jogger s’ajoute au flâneur. C’est le degré creux de la flânerie, sans attente ni curiosité. Là où le flâneur s’installe dans le secret du regard, dans l’espionnage qui ne peut se pratiquer qu’en marchant, à la limite entre déplacement et immobilité, le jogger, lui, exhibe, non son élégance unique de dandy, mais sa transparence mobile. Regardez un groupe de joggers : il y règne un apolitisme absolu, un apolitisme par ressemblance, par indifférenciation. Addition du même. Les particularités n’y sont rien d’autre que des anecdotes, pas des indices. Au-delà, comme dans la philosophie de David Hume, le principe organisateur est la contiguïté. Des éléments coexistent en même temps, en même lieu, sans autrement interagir.
Le jogging n’est pas un discours, c’est un collage. C’est aussi une carte postale. Comme dans la chanson de Benjamin Biolay, une voix diaphane sur fond de guitares acoustiques susurre : “Aucun mystère / J’ai l’impression d’être né hier”. La chanson s’appelle “Les joggers sur la plage”. C’est un titre tautologique car le jogging, c’est ce qui transforme la ville en immense plage. C’est pourquoi, de ce mouvement éternellement répété, toujours semblable à lui-même, la photo rend si bien compte. Comme dans les trucages du cinéma, c’est le fond qui change quand le premier plan fait du surplace. Daniel Lesbaches